Idées – Forages – Anticosti à l’UNESCO: une pierre deux coups


Le Devoir
Idées, vendredi 3 février 2017, p. A9

Opinion

 

Marc Durand – Professeur retraité du Département des sciences de la Terre et de l’atmosphère de l’UQAM

Après être arrivé à deux jours de la date limite pour répondre à la demande préparée par le maire d’Anticosti, John Pinault, le gouvernement donne le 25 janvier 2017 son appui à ce dossier. Qu’est-ce que cela signifiera concrètement ? L’arrêt définitif des forages d’exploration sur l’île ? L’arrêt momentané d’ici à ce que l’UNESCO se prononce ?

Le dépôt de la candidature ne signifie pas un classement automatique ; l’UNESCO ne se prononcera pas avant des mois. Le gouvernement du Québec peut trouver là une autre façon de se donner une autre fois encore du temps avant de se résoudre à se  » brancher  » de façon définitive. Même pour les détenteurs des droits pétroliers sur Anticosti, un délai n’est pas négatif ; cela permet d’entretenir la fiction du gisement encore un peu. Il est certainement préférable pour les spéculateurs de ne pas devoir clore l’aventure trop tôt ; mieux vaut faire durer la valeur fictive des permis pour la meilleure possibilité de négocier un dédommagement.

Les derniers forages (cinq en 2014 et sept en 2015) ont donné des résultats qui, traduits en termes concrets de pétrole exploitable, confirment une absence de rentabilité, même avec une remontée fulgurante du prix du pétrole. L’admettre publiquement signifierait la fin abrupte du projet, et cela réduirait aussi à zéro la valeur des permis détenus. Un nouveau report prolonge artificiellement l’illusion : un peu comme une personne cliniquement morte, mais gardée artificiellement sous un état latent de vie apparente.

L’île ou le fjord

Pour le gouvernement, les facteurs déterminants sont avant tout d’ordre politique : entre le oui et le non à un appui pour cette candidature d’Anticosti, quelle est la décision qui rapportera le plus politiquement ? C’est un oui, certainement. Mais on se garde de plus une option : en soumettant simultanément le fjord du Saguenay comme candidat, on conserve tout le bénéfice politique de l’appui à Anticosti, tout en gardant la possibilité que ce soit plutôt le fjord qui au final soit retenu.

Le gouvernement sait qu’il y a bien des chances que la candidature d’Anticosti passe en deuxième à l’UNESCO, car celle du fjord a un mérite certain et cette candidature attend depuis bien plus longtemps. Plutôt que de décider eux-mêmes de préserver Anticosti, les ministres ont trouvé une porte de sortie idéale : ils vont laisser l’UNESCO rendre ce verdict. Si jamais l’UNESCO ne classe pas Anticosti au patrimoine mondial comme c’est possible, alors le gouvernement pourra utiliser cette décision pour se dédouaner et reprendre les forages. Une pierre deux coups : un appui pour la forme à Anticosti, et la poursuite des forages une fois la décision rendue.

Le gouvernement ne prend pas lui-même la décision de stopper les forages et l’exploration. Il se préserve juridiquement ; il évite ainsi d’être poursuivi directement pour cette décision.

Forage et fracturation

À la question posée au début de ce texte, on peut penser que la décision d’aujourd’hui n’est certainement pas une fin définitive aux travaux d’exploration à Anticosti. On va même entendre dans les prochaines semaines des ministres défendre l’idée qu’on peut encore  » faire de l’exploration aux fins de connaissances scientifiques « , qu’il faut  » respecter les ententes avec les partenaires dans Hydrocarbures Anticosti en attendant la décision de l’UNESCO « , etc. Concrètement, rien n’est changé dans la suite des décisions prises en 2016 pour Anticosti :  » business as usual  » donc.

Les forages et la fracturation se poursuivront comme prévu. Une simple autorisation de transmettre la demande de classement à l’UNESCO n’est pas une réelle décision quant au sort d’Anticosti. L’exploitation ne se fera pas si, et seulement si, l’UNESCO décide de classer l’île.

Mettez-vous un instant dans la chaise des commissaires de l’UNESCO : le Québec, propriétaire de l’Île, continue à accorder des autorisations de forage et des autorisations pour toutes les étapes menant à la fracturation hydraulique de trois puits à l’été 2017. Ce gouvernement, propriétaire de l’île et copropriétaire des permis pétroliers, s’accorde à lui-même, pour ainsi dire, ces autorisations. Il est actionnaire de Pétrolia. Il est aussi actionnaire d’Hydrocarbure Anticosti, qui détient les permis. Il finance à 57 % le coût de ces travaux d’exploration. L’UNESCO constatera que ce demandeur incohérent tente de lui refiler une décision qu’il ne souhaite pas prendre lui-même.

Ma prédiction est que le fjord du Saguenay sera choisi et qu’Anticosti ne sera pas retenue. Le gouvernement pourra ensuite aller de l’avant avec ses travaux pétroliers à Anticosti. C’est là l’essentiel du contexte dans lequel le caucus ministériel vient de prendre la décision d’autoriser la demande de classement à l’UNESCO.

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